dimanche 5 janvier 2014

INTO ETERNITY : Une pierre de Rosette cinématographique...







Sorti en 2010, ce documentaire réalisé par le danois Michael Madsen frappe par l'intelligence et la cohérence de sa mise en scène. Son sujet : la construction actuelle d'un gigantesque complexe sous-terrain en Finlande, destiné à recueillir une grande quantité de déchets radioactifs, pour les tenir éloignés des hommes pour au moins cent-mille ans. Malgré ce sujet réel, la présence de scientifiques, d'interviews et d'une idéale notion d'immersion, Michael Madsen parvient à imposer une écriture personnelle tout en structurant son documentaire comme un conte illusoire. Se mettant lui-même en scène, le réalisateur apparaît régulièrement dans ce film, une allumette à la main. Face caméra, il s'adresse à des millénaires d'éventuels spectateurs. « Vous n'auriez jamais dû venir ici » et il tente de nous expliquer pourquoi. A la rencontre de géologues ou de physiciens, il s'attache très vite à la question des moyens dont nous disposons pour faire comprendre à cent-mille ans de nouvelles générations qu'il ne faut pas approcher.

Ces scientifiques lui expliquent dès lors qu'il faut passer par le symbole, s'élever au dessus du langage qui limite les possibilités de compréhension universelle. Des croquis et autres études présentent à nos yeux de véritables propositions de scénographie. Avec d'énormes épines d'acier plantées dans le sol, hautes de plusieurs mètres et répandues sur une grande surface autour d'Onkalo il fut par exemple tenté d'imaginer un lieu qui repousserait tout curieux par la simple ambiance qu'il dégagerait. D'immenses pierre couvertes de symboles pourraient également tendre à exprimer le danger, à repousser le curieux. Mais Madsen tournant son récit sous la forme d'un conte et soulignant que nous ne devrions pas être en mesure de voir ce lieu, il prend le pari d'une future découverte de cette boîte de Pandore. Il nous rappelle bien vite que malgré la pierre de Rosette qui permit aux archéologues de lire les malédictions qui les frapperaient en cas de profanation, leur curiosité fut la plus forte et ils allèrent parfois se condamner à de mystérieuses morts en explorant les tombeaux d'Egypte.

Guerres, climat, incidents à la surface... Avec tous les changements du monde pour cent-mille ans à venir, le risque d'une intrusion reste le plus probable, le plus difficile à parer. Coulés dans d'immenses blocs de béton à des centaines de mètres sous un littoral rocailleux finlandais, ces déchets risquent d'être découverts lors de fouilles.
Into Eternity s'attache longuement à cette question, et tous les intervenants s'adressent à un spectateur auquel il faudrait expliquer le danger nucléaire avec des mots simples, des concepts métaphoriques universels. L'allumette ou l'idée d'un feu qui ne s'éteint jamais rendent crédibles ce récit effrayant, à la limite de la prophétie. Lors de sa première apparition, Madsen prononce d'abord « Once upon a time ». Il explique qu'un jour, l'Homme découvrit une flamme dont la puissance créatrice était immense, mais avec horreur, il s'aperçut que son pouvoir de création était à la mesure de son pouvoir de destruction. Que pour se protéger, il devait enterrer cette flamme dans un lieu profond et éloigné, pour qu'elle y brûle, into eternity (pour l'éternité)


 

Michael Madsen livre une œuvre à part. Lui aussi s'enregistre pour des millénaires, tout en nous informant nous autres ses contemporains de ce projet colossal. Sans doute le plus grand pari jamais pris par l'être humain, celui de vaincre le temps. Il le prend également, convaincu que le cinéma pourrait être un outil, avec sa poétique et ses capacités de narration « visuelles ». Remplissant le contrat d'un documentaire didactique et factuel sur notre histoire récente, il développe un récit prophétique à l'attention de nos lointains descendants. Imaginer comment représenter le présent à l'attention des générations futures cela ne peut se faire sans art, sans dépasser le langage. Alors pourquoi pas à l'aide d'un film ? Sa pierre de Rosette à lui présente donc une mise en image très mystique, une poétique grandement renforcée par la musique, un ralenti planant qui fait voler la caméra dans les dédales de béton... Un dossier en anglais très complet sur ce documentaire est disponible sur le site  www.ratical.org/radiation et vous permettra de visionner ce film en version française sous-titrée et de retrouver des informations sur le réalisateur, les intervenants ou encore d'en apprendre plus sur Fukushima et les questions liées aux incidents nucléaires. 

Mise à jour : Le film n'est plus disponible sur ratical.org, mais est toujours entièrement en VOSTFR sur Youtube

Alexandre Monbailly
(Publication dans La Fée Verte - Gazette des étudiants de l'UFR des Arts n°4)