mercredi 10 juin 2015

[Livre] La condition numérique de Jean-François Fogel et Bruno Patino

Cet ouvrage passionnant aborde la question de la condition humaine « connectée » et du grand changement de paradigme vécu par l'humanité toute entière, condamnée à réactualiser sans cesse sa perception du réel mais aussi des concepts d'identité et d'espace-temps. Afin de définir les enjeux de cette transformation de notre perception et de l'impact qu'elle a au final sur la nature même des choses perçues, les deux auteurs proposent de multiples références aux pionniers de la littérature qui avaient anticipé l'avènement du village global et reprennent les noms d'ouvrages célèbres afin de nommer leurs chapitres. La Condition Humaine, Vie et destin, L'Écume des jours, La Carte et le territoire, Les Mots et les choses, L'Humeur vagabonde, Le Capital, L'Ancien Régime et la Révolution et enfin La Foire aux vanités.

Je ne peux que vous conseiller la lecture de ce livre qui en dit long sur la profondeur des changements que nous vivons et auxquels nous adaptons notre mode de vie, partagés entre le réseau et le réel. Très accessible il fera le bonheur des passionnés de ces questions tout comme celui des simples curieux à la recherche d'un regard global et argumenté sur notre « nouveau monde ». 


http://www.librairiecharlemagne.com/livres/277406/LA-CONDITION-NUMERIQUE.html




En bon internaute conscient de sa condition numérique (merci les auteurs) je vous propose les extraits qui ont retenu mon attention :

« Avant le numérique, vivre une expérience était une chose lente, personnelle, une façon de s'approcher des choses, des gens, des situations et d'avoir la sensation sinon de les dominer, à tout le moins de les comprendre et de se situer en regard. L'expérience numérique est autre. Elle tient du flux, du mouvement, de la séquence, du rapport immédiat entre des contenus dont on peut rester détaché mais dont on détermine ce qui les relie. » (p.18-19)

« Chaque seconde passée devant un écran justifie l'avertissement adressé à Anakin Skywalker, encore enfant, au début de La Guerre des étoiles : « Souviens-toi, lui dit le Jedi Qui-Gon Jinn, c'est ton attention qui détermine ta réalité. » (p.29)

« Deux programmateurs peuvent produire le même résultat avec des choix si distincts que leur entourage les considère pour l'un comme un artiste et pour l'autre comme un barbouilleur de code. L'élégance d'une solution commence avec le choix du langage informatique utilisé. Il existe plusieurs milliers de langages et une bonne centaine sont largement pratiqués. Les critères abondent pour savoir lequel retenir : contrainte de l'environnement technologique, recherche de l'efficacité, volonté de recycler un vieux code plutôt que d'en écrire un neuf, ambition d'inventer et même désir de suivre la mode. » (p.104)

« Philosophe juif allemand, mort en fuyant le nazisme, Walter Benjamin paraissait deviner la venue de la connexion universelle en posant que « la distinction entre auteur et lecteur est en train de perdre sa dimension fondamentale pour se transformer en une distinction fonctionnelle liée aux circonstances : à tout moment le lecteur est prêt à devenir écrivain. » (p.122)

« Un froid constat s'impose : l'univers numérique est un monde social sans friction, où l'on se croise sans se voir ni se toucher, sans partager de mémoire collective ni écouter un narrateur unique. Une vie publique en haut débit mais dispersée sur un réseau immense. » (p.172)

« Le réseau est un territoire propre à l'expression de la révolte, pas à la construction de la révolution. » (p.180)

« La connexion permanente a changé le public, sa réception de l'information, son cynisme et son émotion, son désir de partage et sa pratique de la participation. L'internaute veille, il est actif et son attention exclusive est désormais difficile à obtenir. » (p.186)

« Dans un monde où rien n'est certain, où les croyances transcendantales ont été sapées par le matérialisme scientifique, ou même l'objectivité de la science s'en réfère au relatif et à l'incertitude, une voix humaine esseulée, racontant sa propre histoire peut sembler être le seul moyen authentique de traduire un état de conscience. » (p.199 / Citation de David Llodge).

La condition numérique de Jean-François Fogel et Bruno Patino, 2013, éditions Grasset & Fasquelle (6,70€) Consultable sur Google Books

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